Pléhédel : mémoire de la Grande Pêche ?

 

 En 1886 il y avait 1760 habitants se répartissant entre les 190 maisons du bourg et dans les 40 hameaux de la Commune.

 De quoi vivait-on alors ? Au bourg se trouvaient la plupart des commerces : 8 auberges, 3 épiceries, 3 bouchers, 3 couvreurs, 3 boulangers, 3 forgerons, 7 menuisiers etc…Dans les hameaux demeuraient beaucoup de filandières, de tisserands, de tailleurs, de lingères, de couturières et naturellement des meuniers.

 Quelle place tenait donc la mer dans une commune à vocation rurale, vivant et se nourrissant essentiellement du travail de la terre ? L’on aurait tendance à croire que la mémoire de la Grande Pêche n’existe que  dans les communes plus littorales. Pourtant il y eut des marins à Pléhédel.

Depuis quand ?

Dès 1820 quelques marins apparaissent dans les publications de mariage de la Commune. Ils sont souvent de Plouézec ou de Plouha. Les pléhédélaises sont leurs paimpolaises.

Entre 1830 et 1840, outre les innombrables laboureurs, cultivateurs et tisserands, on repère chez les nouveaux mariés quelques marins nés à Pléhédel, souvent unis à des filandières : ainsi Julien Derrien, André Julou et Jean Héry. Ceux-là ont-ils été les premiers à partir pour Terre-Neuve ?

Entre 1840 et 1860, sur les treize ou quatorze mariages annuels, le nombre de marins augmente et passe de 2 à 4 en moyenne.

Ensuite ils seront tous les ans cinq ou six à convoler et vers 1900 il y aura souvent un ou deux quartiers-maîtres. Quartiers-maîtres manoeuvriers amarinés à Islande ou quartiers-maîtres canonniers formés pour le Tonkin. Leurs galons plaisaient aux couturières, filles des filandières.

 

Combien sont-ils entre 1876 et 1906 ?

Entre ces deux dates les recensements quinquennaux permettent de repérer que le nombre de marins resta à peu près constant : entre 150 et 170 environ.

Dans celui de 1886 par exemple on dénombre 74 marins « chefs de famille » et 82 célibataires, jeunes pour la plupart. A la même date il y avait 99 cultivateurs et 30 laboureurs, les uns et les autres « chefs de famille ». Ceux-ci étaient donc plus nombreux que les marins de même statut. Mais leurs enfants de plus de 14 ans, eux aussi nommés cultivateurs ou laboureurs, étaient 72. Ils étaient donc moins nombreux que les jeunes marins.

Ainsi en cette année de la publication de « Pêcheur d’Islande » il y avait a Pléhédel plus de jeunes hommes « en mer » que  « à la terre ». Pourquoi ?

 

Pourquoi tant de marins à Pléhédel ?

En 1896 ceux  qui  se  désignaient  comme  « propriétaires », « fermiers »  et « cultivateurs » parce qu’ils avaient de la terre à cultiver, étaient au nombre de 138 dans la Commune : 23 de leurs fils étaient marins.

La même année les marins, les laboureurs et les journaliers « chefs de famille »  n’étaient au total que 105,  mais 40 de leurs fils étaient marins, c’est-à-dire deux fois plus nombreux que les fils du groupe  précédent.

Beaucoup de fils de veuves aussi étaient marins.

Ces chiffres répondent à la question posée : il fallait partir en mer quand il n’y avait pas assez de terres pour nourrir la famille.

Partir…

Les marins du Goëlo partaient vers les mers du nord,                         

comme leurs soeurs   partaient travailler à Paris,

comme leurs cousins laboureurs partaient « faire la saison à Jersey »,

comme les Irlandais, les Calabrais et les Galiciens partaient vers les Amériques…                             

 

Où partaient ces marins ?

Le recensement de 1886, très  consciencieusement  fait, indique  que la grande  majorité  des  marins  de  la  Commune étaient à la Grande Pêche.

56 étaient à Islande et ils étaient le plus souvent partis de Paimpol ou de Binic.

36 étaient dans les parages de Terre-Neuve : à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans le Saint-Laurent ou à l’Île Rouge. Ceux-là étaient plutôt partis de Saint-Malo, de Granville ou de Fécamp.

10 autres, plus âgés sans doute et plus chanceux aussi, avaient trouvé un embarquement dans la navigation de commerce au long-cours. La plupart des 54 restants sont recensés comme « Marins de l’Etat ». Mais on remarque que la moitié d’entre eux avaient entre 21 et 25 ans. C’est qu’ils « faisaient leur service »,  qui  durait  alors  plus  de  trois  ans. Ce  devoir accompli, souvent ils se mariaient et repartaient à la pêche, comme l’aurait fait  Sylvestre de  « Pêcheur d’Islande », s’il  n’avait  pas  été  frappé à mort  au Tonkin.

Repartir pour affronter l’enfer du froid, de l’épuisement…la mort peut-être.

 

Combien de disparus, à Pléhédel, jusqu’en 1906 ?

Il y a ceux qui ont péri dans un naufrage comme Yann de « Pêcheur  d’Islande » et ses compagnons de la Léopoldine et comme tant d’autres.

Mais il y a aussi ceux qui ont disparu seuls en mer ou sont décédés à bord de leur navire ou dans les hôpitaux de Saint-Pierre ou d’Islande.

Ils furent au moins 30 à Terre-Neuve et 24 à Islande à connaître ce sort entre 1857 et 1906.

  • 2   sur  la  goélette  La Petite Jeanne   de  Binic  à  Islande  en  mars 1887 .
  • 1    sur  la  goélette  La Margueritte  de  Paimpol  à  Islande  en   mars 1888 .
  • 1  sur la goélette   Marie Victor  de Binic  à  Islande  en  mars  1892.
  • 2  sur  le wary  Léontine   de  Saint-Pierre et Miquelon  en  avril 1892.
  • sur le wary  Emilie 4  de  Saint-Pierre et Miquelon en octobre 1892.
  • 1  sur la goélette saint-pierraise   Marie Marguerite  en juin 1893.
  • sur la goélette  Notre-Dame de la Rance  de Paimpol  en octobre 1894.
  • sur la goélette  Caroline  de Paimpol  en avril 1895.
  • 4 sur la goélette  Violette  de Paimpol  à Islande  en mars 1897.
  • sur la goélette  Marie-Augustine  de Binic  en mars 1898.
  • 3  sur la goélette  La Brune  de Paimpol   en avril 1901.
  • sur la goélette   Alice  de Paimpol à Islande  en mars 1903.
  • 3  sur la goélette  Jolie Brise  de Paimpol  en février 1904.
  • 3 sur la goélette Marie Louise de Paimpol en février 1905.

   

 

Ils étaient les plus jeunes des 150 marins de Pléhédel

 à Islande ou à Terre-Neuve en 1906.

  Certains d’entre vous en auraient-ils connus ?     

                                      

Joseph BINNIGUER, 17 ans                           Pierre BOLOCH, 19 ans

Edouard FICHOU, 19 ans                                 Yves Marie FORGERON, 17 ans

Jean FURET, 17 ans                                            Joseph FURET, 18 ans

Jean GALOPIN, 16 ans                                       Jean GOUEZOU, 19 ans

Joseph JOUANJEAN, 20 ans                          Jean Marie KEROMES, 18 ans

+Yves Marie KEROMES, 16 ans             François KEROTRET, 19 ans

Emmanuel KERRIEN, 19 ans                           Théophile LANCIEN, 16 ans

Jean LARIVAIN, 17 ans                                +François LARIVAIN, 20 ans

Yves LARIVAIN, 20 ans                                  Jacques LEBRUN, 13 ans

+Pierre LE CALVEZ, 18 ans                     Joseph LE COZ,  18 ans

+François LE DU, 18 ans                           Guillaume  LE DU, 17 ans

Jean LE DU, 20 ans                                            Joseph LE DU, 18 ans

François LE GOASCOGNE, 18 ans                Jean LE GOASCOGNE, 13 ans

Guillaume LE GOFF, 20 ans                           Emile LE GONIDEC, 17 ans

Jacques LE TARIN, 20 ans                            Pierre LE TARIN, 18 ans

François LE TOUX, 20 ans                             Eugène LIBOUBAN, 19 ans

Guillaume OLLIVIER, 19 ans                        Edouard PAUL, 18 ans

+Joseph SEHAN, 18 ans                           

(+) Ceux-là ont leur nom sur le monument aux morts de la commune.

 

Parmi ces jeunes de 1906 il y a Edouard FICHOU,  fils d’Edouard, marin lui-aussi.

Est-ce lui qui en 1913 reviendra d’Islande sur une goélette chargée de 54992 morues, dont la vente allait rapporter 75773 francs ?

Ce fut une assez bonne campagne pour l’armateur, moins bonne pour Edouard FICHOU.

Il avait lui,  pêché 2005 morues et ainsi gagné 748 francs 47.  Mais de cette somme il fallait déduire :

  • une avance de départ de 200 francs.
  • une autre avance de 112 francs, sans doute accordée à la famille.
  • un prélèvement  de 37 francs 42 pour la Caisse d’Invalidité.
  • un prélèvement de 5 francs 61  pour la Caisse de Prévoyance.
  • un prélèvement de 1 franc  pour la Caisse de Secours de Paimpol.
  • un prélèvement de 15 francs pour le tabac.                                              

De la sorte, à son retour de campagne en 1913  Edouard Fichou  ne reçut  que  377 francs 44  pour vivre  et aider sa famille jusqu’au mois de février de l’année suivante. ( J. Kerleveo, Paimpol aux temps d’Islande, T2, p.86). 

                                                      

Parmi ces jeunes de 1906 il y a aussi Guillaume LE TALLEC.

Est-ce lui qui en 1913 reviendra d’Islande sur la même goélette qu’Edouard Fichou ?

En 1913 Guillaume Le Tallec a 40 ans. Il est pour cette campagne, le deuxième meilleur marin du bord avec 3082 morues pêchées. A la fin de la campagne, après déduction d’à peu près les mêmes avances et cotisations que son compagnon, il lui reste à percevoir 655 francs 85.

Il est marié, il va peut-être pouvoir faire quelque achat :

  • un peu de terre au prix de 20 francs l’are ?
  • ou bien un de ces animaux proposés dans quelque vente d’alors : une jument et son poulain pour 600 francs ?
  • deux vaches et leur veau pour 700 francs   ?                                                                                                                                                             

 

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